Partager l'article ! Télévision Numérique Terrestre : Bernard Cazeneuve alerte les pouvoirs publics: Le 18 novembre prochain, le Nord du dép ...
Le 18 novembre prochain, le Nord du département de la Manche basculera dans l’ère de la télévision tout numérique. Zone pilote en France, ce territoire de plus de 200.000 habitants a été retenu en début d’année par le Gouvernement pour être un test grandeur nature de l’extinction de la télévision analogique traditionnelle et du passage simultané à la TNT qui va devenir le format de télévision unique en France.
A la lumière de l’expérience cotentinoise, le reste de la France doit basculer progressivement au tout numérique à partir de mars 2010. L’Alsace le 2 février et la Basse-Normandie, le 9 mars, seront les deux premières régions concernées. La France aura basculé en totalité à la fin 2011. Elle rejoindra ainsi les principaux pays européens, Allemagne et Grande-Bretagne en tête, dans le tout numérique, solution technique destinée à élargir le panel de chaînes accessibles gratuitement (18 en théorie) et accessoirement à libérer des fréquences pour les médias de demain : radio numérique et télévision mobile personnelle (TMP) entre autres.
A trois semaines du basculement, il est donc intéressant de faire un point sur la situation dans le Cotentin.
Engagée le 18 septembre dernier, la campagne d’information confiée au GIP FranceTéléNumérique semble porter ses fruits. S’il est difficile de connaître le nombre exact de foyers aujourd’hui équipés, il semble que la proportion encore non équipée soit très faible. On peut donc penser que d’ici trois semaines, la quasi-totalité de la population de la zone test pourra capter 18 chaînes, la haute-définition et tout un bouquet de chaînes commerciales payantes en option.
On peut certes le penser… mais ce serait une erreur. L’accumulation des approximations dans l’approche législative et technique de ce dossier l’ont en effet transformé en une bombe à retardement dont le CSA en se faisant discret aimerait bien minimiser le potentiel dévastateur.
Les explications forcées de son président à l’Assemblée nationale ces derniers jours ont d’ailleurs quelque peu levé le voile sur ce chiffre inquiétant : 1,3 millions de foyers (soit plus de 3 millions de personnes) ne capteront plus la télévision au terme du basculement avec leur antenne traditionnelle. Autrement dit, autant de foyers devront acquérir et faire installer une parabole ou souscrire un abonnement triple-play à 30 euros par mois. En d’autres termes, la TNT ce n’est plus la télévision gratuite et accessible pour tous.
Dans la Hague, à l’Ouest de la presqu’île, une partie des habitants est desservie par des réémetteurs analogiques. Ces réémetteurs ne seront pas convertis au numérique, ni le 18 novembre prochain, ni plus tard, pour des raisons de coût. Le CSA ne l’a pas en effet imposé aux diffuseurs ni aux chaînes de télévision et la loi l’a entériné. Les habitants de la Hague, là même où se trouve l’usine de retraitement nucléaire et où l’on construit actuellement le réacteur EPR, qui doivent pouvoir compter sur la chaîne publique régionale pour les informer en cas d’accident, devront donc s’équiper à leurs frais de paraboles (une aide de 250 euros a été prévue pour les foyers les plus fragiles) ou souscrire des abonnements triple-play, quand cela est possible. L’exemple est intéressant en ce qu’il donne une idée très précise de ce que sera la stratégie des diffuseurs en zones de montagne : la loi ne leur imposant qu’une couverture de 95% du pays, ils feront l’impasse sur la couverture des villages isolés et ce, en toute légalité.
A Urville-Nacqueville, station balnéaire située entre Cherbourg et la Hague, le ré-émetteur sera allumé en numérique… mais avec une offre incomplète. Les textes accordent en effet aux six nouvelles venues du PAF (I-Télé, BFM, Direct 8, Gulli, Virgin 17 et France 4 regroupées sur le muliplex R4) la possibilité, pour des raisons évidentes de rentabilité, de ne pas émettre sur tout le territoire. Cela signifie que pour les téléspectateurs de ces territoires, la TNT ce ne sera pas 18 mais 12 chaînes. Là encore, les élus des zones de montagne sont prévenus.
Il est utile afin de bien cerner les enjeux du basculement de rappeler qu’il se fait dans un contexte d’ouverture à la concurrence qui vient accroître la complexité de l’opération. Depuis 2005, TDF n’est plus en situation de monopole sur la diffusion télévisuelle. D’autres opérateurs font leur entrée sur ce marché et ont bien l’intention de profiter du passage à la TNT pour s’y faire une place. Le CSA procède donc à des appels d’offres et attribue sur des critères techniques des fréquences aux uns et aux autres. Il aurait pu répartir les secteurs entre opérateurs afin de conserver un opérateur unique et donc un seul point d’émission par territoire. Mais il a préféré opter pour un système plus concurrentiel encore qui partage les multiplex entre opérateurs sur un même territoire. Le résultat est le suivant.
A Cherbourg-Octeville, plusieurs milliers de foyers étaient couverts par un réémetteur TDF situé sur un château d’eau. Une situation classique que de nombreuses villes connaissent. Aujourd’hui ce réemetteur TDF ne diffuse plus que 6 chaînes, les 12 autres le sont par TowerCast depuis un autre site. Résultat : des foyers qui ne reçoivent que 6 chaînes, d’autres 12…, des foyers qui devront probablement s’équiper d’une deuxième antenne, le tout selon une logique technique difficile à appréhender même par les spécialistes.
Ces foyers auront-ils intérêt à s’équiper d’une parabole ? Si oui à quelles aides spécifiques peuvent-ils prétendre ? Les questions sont nombreuses et restent souvent sans réponse car le refrain commence à être connu dans le Cotentin : le retour d’expérience est faible sur le numérique…
Cette situation encore inédite en France va s’étendre. Et force est de constater que le dispositif d’évaluation des problèmes et d’aides a été considérablement sous-dimensionné. A Cherbourg-Octeville, c’est la municipalité qui a relancé à plusieurs reprises France Télé Numérique pour qu’une réunion d’information aux antennistes se tiennent dans les meilleurs délais et que ceux-ci appréhendent mieux cette technologie nouvelle, différente de l’analogique et qui implique de réviser complètement ses connaissances en matière de pointage d’antenne, de force de signal, etc…
Le retour d’expérience sur le numérique étant faible, l’ampleur voire la réalité des zones blanches est difficile à appréhender. Sur le ton de la confidence, les diffuseurs reconnaissent qu’il y aura sûrement des problèmes à l’Est de la presqu’île, dans le Val de Saire, mais aussi dans le centre près de Bricquebec, à Sainte-Mère Eglise aussi, etc. C’est pour les sites de ce type que M. Boyon, président du CSA, vient de proposer que l’Etat confie une enveloppe aux municipalités afin qu’elles s’équipent de ré-émetteurs locaux.
« La logique à l’oeuvre serait donc la suivante : le Gouvernement et le CSA reconnaissent aux chaînes le droit de ne pas diffuser sur des territoires peu peuplés pour des raisons strictement économiques. Et constatant, au fil de l’eau, que cette situation est difficilement acceptable, ils conviennent ensemble qu’il faut transfèrer aux collectivités la charge d’équiper leur territoire pour que les administrés reçoivent la télévision » explique Bernard Cazeneuve.
Qu’en pensent les collectivités ? Que disent les chaînes publiques ? Quelle place accorde-t-on au téléspectateur ? La notion de service public télévisuel est-elle toujours d’actualité ?
Plus qu’un changement technologique, le basculement vers la TNT est un bouleversement profond de la relation entre les Français et leur télévision. D’une relative équité, nous passons à un système qui favorise des disparités importantes entre territoires – mieux vaudra vivre à Paris ou en plaine qu’en montagne- et entre catégories sociales.
C’est probablement ce qui explique l’extrême discrétion du CSA et du Gouvernement sur ces questions.
Un dernier exemple : le Cotentin basculera le 18 novembre prochain, le jour où l’équipe de France jouera sa qualification pour la Coupe du monde de football. Les téléspectateurs de la région pourront-ils suivre ce match : rien n’est moins sûr, car extinction de l’analogique ne rime pas avec allumage simultané du numérique. Un certain nombre d’heures devraient s’écouler pendant lesquelles les écrans resteront désespérément noirs… Aux dernières nouvelles, une grande chaîne de télévision s’en inquiète. Le Cotentin aussi.
Dans ce contexte, Bernard Cazeneuve, député-maire de Cherbourg-Octeville demande :
un accompagnement renforcé de l’Etat et du CSA dans les dernières semaines avant le basculement.
un état des lieux précis de la couverture numérique du territoire et de l’équipement des foyers avec le CSA.
Le report de la date du basculement s’il apparaît que les conditions ne sont pas réunies pour qu’il se déroule dans des conditions satisfaisantes.