Comment réagissez-vous à la déclaration de Nicolas Sarkozy de tout déclassifier concernant l’affaire Karachi?
Je suis surpris. A l’Assemblée, le ministre de la Défense et le garde des Sceaux sont venus dire qu’ils avaient déclassifié tous les documents à l’attention du juge d’instruction. Si le
président de la République dit vrai aujourd’hui, et qu’il reste encore, dans les armoires de l’Etat, des documents à déclassifier, ces ministres sont venus mentir à la représentation nationale
! Cela me choque. Ou alors c’est le président de la République aujourd’hui qui vient dire une contre-vérité… C’est l’un ou l’autre. Mon état d’esprit n’est pas à la polémique. Mais croyez-moi,
je trouverais mieux pour la République, et mieux pour la France que le président ne se trouve pas sur le chemin de cette affaire-là. Cela me choque de constater que l’on a menti devant la
représentation nationale.
A qui pensez-vous?
Je pense aux représentants des services de renseignement qui ont omis de nous dire qu’ils avaient été mandatés par Charles Millon, ministre de la Défense, pour investiguer sur le sujet… Même
s’ils n’ont fait que des comptes-rendus oraux, comme l’a déclaré Charles Millon devant le juge Van Ruymbeke, encore auraient-ils dû nous le signaler. On s’est moqué de nous. C’est la raison
pour laquelle je compte demander la réouverture de la mission d’enquête parlementaire. Des faits nouveaux sont intervenus depuis la clôture de notre rapport en mai dernier. Nous devons
continuer. Nous le devons aux familles des victimes.
Pourquoi n’avez-vous pas entendu Alain Juppé, ancien Premier ministre, ni Dominique de Villepin?
Parce que le président de la mission d’information, autrement dit la majorité UMP, s’y est toujours opposé. Elle s’est même opposée à ce que l’on entende le général Rondot, alors que l’on sait
aujourd’hui que ce proche de Dominique de Villepin [ancien coordinateur des services de renseignement français] s’était rendu à Karachi au lendemain de l’attentat. La majorité a tout fait pour
qu’on ne l’entende pas. Comme elle a toujours refusé l’audition de Dominique de Villepin. Au départ, l’UMP refusait aussi l’audition d’Edouard Balladur, qui n’a été possible que quand ce
dernier l’a demandée…
Quelle est votre intime conviction sur l’affaire, vous qui avez travaillé pendant des mois sur le sujet?
Mon intime conviction est que des rétrocommissions ont bel et bien eu lieu. Nous avons aujourd’hui trois témoignages dans ce sens, celui de l’ancien ministre de la Défense, Charles Millon,
celui de l’ancien secrétaire général de l’Elysée, Dominique de Villepin et celui de Michel Mazens, ancien président de la société d’Etat en charge des relations avec les intermédiaires. Il ne
manque que l’audition de Jacques Chirac lui-même. Cela dit, seule l’enquête du juge Van Ruymbeke permettra de dire qui a empoché, en France, ces rétrocommissions. Aujourd’hui, je ne sais pas
quels sont les destinataires ultimes. Concernant le deuxième volet de cette affaire, y a-t-il un lien entre l’arrêt du versement des commissions en 1995 et l’attentat de 2002? Je ne sais pas.
Je dis que c’est possible. Comme je dis qu’il est possible que ce soit un attentat terroriste. La certitude que j’ai, malgré ces doutes, c’est que même huit ans, même dix ans plus tard, il ne
sera jamais trop tard pour dire la vérité aux familles.
